42.
Un plan
Toute l’île dormait. Même la lune avait disparu, laissant un ciel noir derrière elle.
— Psssst ! Psssst ! Matt… Matt, réveille-toi.
Matt ouvrit les yeux doucement, l’esprit englué par le sommeil.
Le visage d’Ambre se découpa peu à peu dans la pénombre, Matt la reconnut d’abord grâce à la chevelure, ensuite par l’odeur douce qui émanait de la jeune fille, penchée au-dessus de lui, à quelques centimètres seulement.
Matt se sentait totalement engourdi, comme s’il n’avait dormi qu’une heure à peine.
— Quelle… quelle heure est-il ? demanda-t-il.
— Il doit être une heure du matin.
— Qu’est-ce que tu fais là ?
— J’ai été attaquée par les chauves-souris, elles m’ont prise pour cible.
Pour le coup, Matt recouvra tous ses esprits. Dans le lit au milieu de la pièce, Tobias grogna et sortit son fragment de champignon lumineux de sa table de chevet. La lueur blanche se propagea dans la chambre.
— Ambre ? C’est toi ?
Elle acquiesça.
— Il faut que vous m’hébergiez pour la nuit, je ne peux pas rentrer à l’Hydre, les chauves-souris rôdent.
— Je… Je croyais qu’elles ne s’en prenaient qu’à Matt ?
— Je peux te garantir que non, répondit Ambre en levant son avant-bras gauche, fraîchement bandé. Je suis passée par l’infirmerie pour me panser, j’ai quelques entailles, peu profondes mais douloureuses. Je suis allée voir le vieux Carmichael cette nuit, j’ai attendu que tout le monde dorme pour monter, et quand je suis ressortie la voie m’a semblé libre. Croyez-le ou non, les chauves-souris attendaient sur le toit du Kraken, elles patientaient là, tranquillement. À peine dehors, elles m’ont foncé dessus, heureusement je les ai entendues venir, il était trop tard pour atteindre l’Hydre mais j’ai eu le temps de courir ici avant qu’elles ne me mettent en pièces.
— Tu peux dormir dans le canapé-lit, à ma place, si tu veux, proposa Matt en faisant mine de se lever. Je vais dormir par terre.
— Ne sois pas idiot, il y a de la place pour deux là-dedans. Rendormez-vous, il faut se reposer, demain nous parlerons, et j’ai bien peur que nous ayons une rude journée.
Sur quoi Ambre demanda à Tobias de ranger son champignon lumineux pour se mettre plus à l’aise, en chemise. Elle entra sous les draps avec Matt qui s’allongea à l’opposé, à l’extrémité du matelas, assez mal à l’aise à l’idée qu’il puisse effleurer son corps pendant son sommeil. Cette fois, il était totalement réveillé.
Matt ne parvint à fermer les yeux qu’une heure avant l’aube. Et il se leva avant ses compagnons, réveillé par ses déductions nocturnes et le sentiment d’avoir fait des cauchemars, sans parvenir à s’en souvenir. Il lui semblait néanmoins que le Raupéroden avait rôdé, une fois encore, dans le sillage de ses songes.
Il descendit rassembler de quoi faire un petit déjeuner copieux et monta le plateau dans la chambre pour sortir ses camarades du sommeil. Il avait hâte de partager avec eux ses idées. Pourtant il préféra ne rien dire tout de suite, leur laisser le temps d’émerger. À vrai dire, il réalisa vite qu’il était effrayé de leur dévoiler son plan. Et s’il s’était trompé ? Alors il risquait de les envoyer sur une fausse piste qui leur coûterait la vie.
Allongés dans leurs lits, les membres de l’Alliance des Trois mangèrent en bavardant :
— Ambre, je dois te faire une confidence, avoua Matt.
Il lui raconta toute l’histoire du Raupéroden et de ses cauchemars récurrents.
— Tu crois vraiment qu’il existe ? insista la jeune fille.
— Mon instinct me dit que ce n’est pas seulement dans ma tête. Je suis convaincu que c’est lui qui a attaqué le site panesque tout au nord. Et il descend vers nous. Tôt ou tard, il nous trouvera, il attaquera ici.
— Que comptes-tu faire ?
Matt se frotta nerveusement la joue. Ses cernes étaient marqués.
— Je m’interroge. Dois-je rester et mettre tout le monde en danger ?
— Tu ne voudrais pas fuir tout de même ? s’indigna Tobias. Et nous alors ? Tu nous abandonnerais ?
— Peut-être que c’est le seul moyen de ne pas attirer le Raupéroden sur vous, justement.
Ambre fit taire tout le monde car elle sentait le ton monter :
— Pour le moment notre priorité est le traître.
Matt hocha la tête.
— J’y ai beaucoup pensé cette nuit, rapporta-t-il sans oser avouer qu’en réalité c’était la présence d’Ambre dans son lit qui l’avait tenu éveillé si longuement. Je crois que j’ai un plan.
Ses deux acolytes se figèrent, tartine et fruit en suspens, et furent encore plus stupéfaits de constater qu’il avait un petit sourire de triomphe au coin des lèvres.
— Un plan pour le démasquer ? insista Tobias.
— Oui, mais je vous préviens c’est risqué. Ce sera quitte ou double. Si j’ai vu juste cette nuit, on peut lui tomber dessus. En revanche, si j’ai fait fausse route ou qu’on s’organise mal, alors il nous massacre d’un seul coup.
— Arrête, tu te fiches de nous là ? s’indigna faussement Tobias. Tu n’as pas découvert qui était le traître au cours de la nuit tout de même ?
— Je peux me tromper mais… j’ai ma petite idée.
— Que doit-on faire ? demanda Ambre.
— Déjà, empêcher Ben d’aller explorer la forêt pour nous, ce ne sera plus nécessaire. Il faut également retenir Franklin, l’autre Long Marcheur, on aura besoin de tout le monde. (Matt prit un temps pour fixer ses amis, l’air grave, puis il prit son inspiration et lança :) Quant à nous, on va passer tout l’après-midi sur les quais sud, rien que nous trois.